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    La résistance aux antibiotiques : pourquoi nous en préoccuper

    La résistance aux antibiotiques : pourquoi nous en préoccuper

    Au cours du vingtième siècle, l’amélioration des conditions d’hygiène, l’apparition des vaccins et la mise en place de nombreux programmes de vaccination, ainsi que le développement des antibiotiques ont eu un impact considérable sur l’espérance de vie et la qualité de vie dans le monde entier. Les antibiotiques représentent l’un des plus grands progrès de la médecine moderne. Ils ont rendu possible bon nombre de nos « miracles actuels de la médecine » : les greffes d’organes, les traitements contre le cancer, les thérapies des maladies immunitaires (telles que la polyarthrite rhumatoïde, le psoriasis ou la maladie de Crohn) et les interventions chirurgicales complexes. Sans antibiotiques, les complications infectieuses de ces interventions médicales seraient trop fréquentes, néfastes et éventuellement fatales.

    Le Dr Andrew Gibbons est un chirurgien maxillo-facial et stomatologue travaillant pour le NHS ? en Angleterre. Il nous donne son opinion sur le risque que la résistance aux antibiotiques représente dans son domaine d’activité.

     

     

    Andrew Gibbons MA (Cantab), FDS RCS, FRCS, FRCS (OMFS)


     « Certains de mes patients répondaient mal aux antibiotiques, mais jusqu’à présent, nous avons toujours trouvé un antibiotique qui restait actif, parfois au prix d’effets secondaires importants. Actuellement, en cas de traumatisme facial, nous pouvons refermer les plaies rapidement, sans grand risque d’infection, grâce aux antibiotiques dont nous disposons aujourd’hui.

    Si nous n’avions plus d‘antibiotiques efficaces, cela deviendrait extrêmement risqué, notamment pour les plaies traumatiques souillées ou plaies « sales ».  Dans ce cas, nous devrions laisser les plaies ouvertes plus longtemps pour  permettre la reconstitution des tissus et cela aurait des conséquences non négligeables sur le résultat esthétique. Dans ce type de chirurgie, nous avons également beaucoup recours à des implants. Sans antibiotique, le risque d’infection associé à ces implants est plus grand.

    Malheureusement, ce recours fréquent aux antibiotiques n’est pas la meilleure manière de freiner la progression de la résistance et malgré des mesures d’hygiène drastiques, il convient de renforcer la prévention des infections. Il faut faire évoluer notre conception des choses et changer nos pratiques chirurgicales. »

     

    Notre utilisation excessive et inappropriée des antibiotiques chez l’homme et l'animal, ainsi que dans l’agriculture, a conduit à une augmentation considérable de la résistance aux antibiotiques. Sont concernés : les animaux d’élevage, les aliments, les hôpitaux et la communauté dans son ensemble. L’augmentation constante des populations humaines et animales, conjuguée aux échanges internationaux et aux déplacements à l’étranger, ont accéléré le mouvement et la propagation des souches bactériennes résistantes, faisant d’elles une préoccupation mondiale. Lorsque ces souches résistantes provoquent une infection, il ne s’agit plus seulement de prescrire simplement l’antibiotique « habituel ». Les infections courantes (telles que la pneumonie et les infections cutanées et urinaires), lorsqu’elles sont dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques, sont de plus en plus difficiles à traiter et mettent en danger un nombre de plus en plus important de personnes à travers le monde.justforanchor

    Surconsommation et mauvais usage des antibiotiques

    Les antibiotiques sauvent des millions de vies humaines et animales dans le monde chaque année, mais bien souvent, ils sont utilisés de manière abusive ou consommés inutilement. Dans les pays développés, on prescrit entre 10 et 20 traitements antibiotiques aux enfants avant l’âge de 18 ans.(61) En outre, il a été démontré que jusqu’à 50% de l’ensemble des antibiotiques prescrits en médecine humaine ne sont pas nécessaires ou bien prescrits de manière inappropriée.(2)

     

    La consommation mondiale d’antibiotiques en médecine humaine a augmenté de 36 % entre 2000 et 2010.(57) Ce chiffre global ne fait pas ressortir la diminution de l’utilisation dans certains pays et l’augmentation rapide dans d’autres. Les pays émergents, qui associent systèmes de santé encore peu développés et augmentation des revenus à consacrer aux médicaments, sont particulièrement exposés à la surconsommation. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud ont contribué pour les trois quarts de l’augmentation mondiale de la demande en antibiotiques entre 2000 et 2010, tandis que la consommation annuelle d'antibiotiques par personne a évolué d’un facteur supérieur à 10 dans l’ensemble des pays à revenu intermédiaire et élevé.(57)

     

    Malgré l’interdiction d’utiliser les antibiotiques comme facteurs de croissance pour les animaux d’élevage dans divers pays, comme dans les États membres de l’UE, l’utilisation mondiale de plusieurs classes d’antibiotiques dans le domaine vétérinaire n’a cessé d’augmenter dans un certain nombre de pays. En 2010, 63 000 tonnes d’antibiotiques ont été utilisées dans le monde pour l’élevage de vaches, de poulets et de porcs.(58) Constatant la progression de la résistance aux antibiotiques, certaines industries ont devancé les pouvoirs publics et ont pris d’elles-mêmes la décision de restreindre l’utilisation des antibiotiques. Par exemple, aux États-Unis, un certain nombre de sociétés agro-alimentaires ont récemment décidé d’éliminer progressivement des élevages de poulets l’utilisation des antibiotiques, qui sont importants pour la santé humaine. En France, après l’interdiction  des céphalosporines de 3e et 4e génération par l’industrie porcine, la consommation de ces antibiotiques a diminué de 62 % entre 2010 et 2012.(59) Il est communément admis que le renforcement des mesures de prévention des maladies et la réduction du stress chez les animaux peuvent éviter d’avoir recours aux antibiotiques tout en améliorant le bien-être animal.

     

    On peut également mentionner l’utilisation des antibiotiques sur les cultures, même si les quantités totales restent faibles. Les poiriers, les pommiers et plantes de la famille des rosacées sont sensibles au « feu bactérien » (causé par la bactérie Erwinia amylovora). Les antibiotiques à large spectre (comme la streptomycine ou l’oxytétracycline), qui agissent contre une grande variété de bactéries et sont apparentés à certains antibiotiques utilisés chez l’homme, sont parfois utilisés sur les arbres pour prévenir ou traiter les infections de type « feu bactérien ».(60)

     

    • En Europe, l’utilisation des antibiotiques comme facteurs de croissance pour les animaux destinés à l’alimentation est interdite depuis 2006. Mais cette utilisation des antibiotiques reste permise dans beaucoup d’autres pays.
    • Les antibiotiques sont encore utilisés à tort pour traiter les infections virales contre lesquelles ils n’ont pas d’effet.
    • Trop souvent, les traitements antibiotiques ne sont pas pris en respectant la prescription. Si les antibiotiques sont arrêtés lorsque les symptômes disparaissent, cela peut permettre aux bactéries résistantes de se développer.
    • Dans certains cas, les patients peuvent prendre les antibiotiques en automédication (par exemple, pour traiter des infections des voies respiratoires supérieures, alors que la majorité de ces infections sont dues à des virus contre lesquels les antibiotiques sont inefficaces).  Cela peut également entraîner l'apparition de bactéries résistantes.
    • L’accès facile aux antibiotiques dans de nombreux pays (« en vente libre », sans prescription médicale) favorise leur utilisation excessive.

     

    L’augmentation de la consommation d’antibiotiques représente également une source de préoccupation car une partie de ces antibiotiques consommés finira par réapparaître dans l’environnement. En effet, les antibiotiques sont rarement entièrement métabolisés, que ce soit par l’homme ou par l’animal, et ils peuvent se retrouver dans leurs urines et leurs excréments. Dans le cas des animaux d’élevage, les antibiotiques sont généralement administrés par voie orale, dans la nourriture. Ils ne sont alors que partiellement digérés et se retrouvent dans les fèces, lesquelles peuvent ensuite servir d’engrais animal (fumier) et être répandus sur les terrains agricoles. Ces résidus de médicaments peuvent filtrer à travers le sol et entraîner une contamination de l’eau, ainsi que de la chaîne agroalimentaire. Une étude a notamment montré que les résidus de tétracycline ont un effet inattendu sur le développement de nombreuses formes de vie et peuvent éventuellement limiter la croissance des plantes.(64) Au-delà du fait que les résidus d’antibiotiques peuvent susciter des réactions allergiques, un problème supplémentaire provient du fait que ces résidus sont présents à des concentrations relativement faibles et favorisent l’émergence de bactéries résistantes.

    Autres effets des antibiotiques sur l’homme

    La nature et l’intensité des effets secondaires provoqués par les antibiotiques varient grandement d’une personne à l’autre. Elles dépendent de la classe d’antibiotique utilisée et de la prise simultanée d’autres médicaments. Parmi les effets secondaires les plus courants des antibiotiques, on peut citer les éruptions cutanées, les allergies, la diarrhée et le déséquilibre de la flore intestinale.(65)

    En réalité, les bactéries sont des composants essentiels de notre « moi intérieur et extérieur ». Nos voies digestives et notre peau (y compris la bouche, le nez, les oreilles, etc.) sont couvertes par des milliards de bactéries, ce qui correspond à un nombre de bactéries 10 fois supérieur au nombre de cellules qui nous composent. Ces bactéries, qui vivent en contact étroit avec nous, forment ce que l'on appelle le « microbiote », ou le « microbiome ». Elles pèsent approximativement 1,5 kilogramme au total et nombre des fonctions qu'elles exercent sont vitales pour la santé et la survie de l’homme : elles digèrent la nourriture, produisent des composés anti-inflammatoires et permettent au système immunitaire de faire la différence entre « amis » et « ennemis ». En fait, elles jouent un rôle tellement important dans notre métabolisme que certains scientifiques comparent le microbiote à un organe. Vu sous cet angle, le corps humain est un écosystème complexe qui comprend de nombreuses espèces de microbes qui collaborent ou se font concurrence.(66) Nombre d’antibiotiques peuvent éliminer ou affaiblir les bactéries utiles qui nous aident à transformer efficacement la nourriture, à maintenir nos barrières cutanées et nos muqueuses (bouche, nez, voies génitales) à l’état fonctionnel. Tous les effets induits par les antibiotiques sur le microbiome ne sont pas encore connus, mais certains ont bien été décrits, comme la prolifération des levures ou la diarrhée.

    Chaque fois que nous prenons des antibiotiques ou que nous en utilisons chez l'animal, nous créons une pression de sélection sur les bactéries qui se défendent en mutant ou en acquérant de nouveaux gènes afin de survivre à l'effet de l'antibiotique.

    Le premier rapport du Système mondial de surveillance de la résistance aux antimicrobiens (GLASS) de l'OMS a révélé des niveaux élevés de résistance dans 25 pays à revenu élevé, 20 pays à revenu intermédiaire et 7 pays à faible revenu. (GLASS report: Early implementation 2016-2017)

     

    • Une sensibilisation au problème insuffisante parmi le grand public, les médecins prescripteurs, les politiciens et les médias.
    • Une mauvaise gestion des déchets et un traitement des eaux usées insuffisant.
    • De mauvaises pratiques d’hygiène et de prévention des infections (notamment un manque d’hygiène et de lavage des mains qui évitent la transmission des infections dans les établissements de soins)
    • Un manque d’outils diagnostiques pour détecter les résistances de manière rapide et fiable.
    • Un manque de vaccins pour certaines infections importantes.
    • Un manque d’antibiotiques pour traiter les infections dues aux bactéries multirésistantes.
    • Une absence ou un nombre insuffisant de programmes de surveillance de la résistance aux antibiotiques visant à suivre le nombre et le type d’infections résistantes aux antibiotiques dans une zone, une ville, un pays ou une région du monde donné(e).
    • Une absence de réponse globale, uniforme et coordonnée entre l’ensemble des pays

     

    Accroissement de la mortalité

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    En Inde, un enfant meurt toutes les neuf minutes d’une infection due à une bactérie résistante aux antibiotiques.(3) Au sein de l’Union européenne et aux États-Unis, quelques 48 000 personnes décèdent chaque année d’une résistance aux antibiotiques.(4),(5) Selon toute vraisemblance, le nombre de décès est sous-estimé car il n’existe pas de surveillance systématique à l’échelle mondiale.

    Accroissement de la morbidité

    Les infections à bactéries résistantes, plus difficiles à traiter, sont à l’origine d’une augmentation de la mortalité, mais elles sont également susceptibles de complexifier les hospitalisations à plusieurs titres.

     

    Lorsque des bactéries résistantes aux antibiotiques sont détectées à l’hôpital ou chez un patient donné, il s’ensuit un besoin accru en chambres d’isolement, pouvant conduire à annuler ou retarder les traitements et les interventions chirurgicales, en plus d'avoir d’autres conséquences importantes et coûteuses pour le système de santé. En fait, les médecins sont de plus en plus inquiets : les antibiotiques, lorsqu’ils sont utilisés avant un acte médical risqué, dans le but de prévenir les complications infectieuses, pourraient ne plus être efficaces pour éviter ces infections. Dans ces circonstances, et compte tenu de la pénurie actuelle de nouveaux antibiotiques, nous pourrions être amenés à renoncer ou limiter les actes médicaux à risque élevé, qui pourtant peuvent sauver des vies. Lorsqu’ils traitent des infections résistantes aux antibiotiques, les cliniciens disposent de peu d’options thérapeutiques : recourir à des options plus toxiques ou associer plusieurs antibiotiques, ce qui peut accroître les effets secondaires.

     

     

    • Échec thérapeutique conduisant à des problèmes chroniques
    • Augmentation de la morbidité (handicap, évolutions défavorables) et de la mortalité
    • Effets indésirables des traitements alternatifs (susceptibles d’être moins efficaces et/ou plus toxiques)
    • Rechute de l’infection après le traitement
    • Augmentation de la diffusion des bactéries résistantes aux antibiotiques et des infections liées aux soins et communautaires qui leur sont associées
    • Augmentation du recours aux antibiotiques
    • Pénurie d’antibiotiques efficaces sur le plan clinique
    • Séjours hospitaliers plus longs et plus compliqués
    • Coûts supplémentaires pour les systèmes de santé
    • Diminution de la productivité sociétale

     

    Impact économique

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    L’impact de la résistance aux antibiotiques sur les vies, les systèmes de santé et l’économie est considérable et continuera à prendre de l’ampleur. Les résultats de certaines estimations publiées sur les effets économiques de la résistance sont inquiétants. Par exemple, le coût annuel pour le système de santé américain a été estimé entre 21 à 31 milliards de dollars, ainsi qu’à plus de 8 millions de jours supplémentaires à l’hôpital.(7) Dans l’Union Européenne (UE), les coûts de la résistance aux antibiotiques sont estimés à 1,5 milliards d’euros par an.(8) Les frais médicaux ne représentent qu’une partie de l’équation économique : la réduction de l’activité et des revenus, ainsi que l’accroissement des dépenses nationales de santé doivent également être pris en compte lorsque l’on évalue les répercussions financières. Selon l’UE, la résistance aux antibiotiques est à l’origine de 600 millions de jours de perte de productivité chaque année tandis qu’en Thaïlande, des chercheurs pensent que la perte de productivité s’élève à 2 milliards de dollars par an.(9) D’après le rapport O’Neill, la résistance aux antibiotiques pourrait entraîner une perte de 100 milliards de dollars pour le PIB mondial d’ici à 2050.(10)

     

    D’après la Banque Mondiale, si l’on ne parvient pas à juguler la résistance aux antibiotiques, les coûts annuels qu’elle va engendrer vont devenir aussi importants que ceux de la crise financière mondiale survenue en 2008. Par ailleurs, les Objectif de Développement Durables pour 2030 – tels que mettre fin à la pauvreté et à la faim dans le monde, garantir un mode de vie sain, réduire les inégalités et revitaliser les partenariats mondiaux, risquent de rester inachevés.(72)